Profs contre la hausse, ou le renouvellement de l’action politique enseignante

Il régnait en ce mardi 6 mars 2012 au Collège Ahuntsic une atmosphère des plus fébriles; plus d’une centaine de professeurs de cégeps et d’universités se réunissaient pour la première fois afin de mettre en commun leurs voix et leur résistance à la hausse des droits de scolarité. Un espace luxuriant d’action et de réflexion allait cristalliser les énergies militantes d’une multitude de professeurs qui souhaitaient s’investir dans la lutte initiée par les étudiants et étudiantes des Collèges et Universités du Québec.

L’idée de constituer un réseau d’action d’enseignants contre la hausse des droits de scolarité remonte à la fin de février 2012. À ce moment, les votes de grève s’enchaînent chez les étudiants, le mouvement tend à s’étendre. Plusieurs souhaitent que leur syndicat, leur fédération, leur centrale prenne part à cette lutte, en pensant notamment à la dernière grande grève étudiante, en 2005, alors que les centrales syndicales n’avaient pas mobilisé leurs membres de manière substantielle, même si les étudiants avaient construit un rapport de force sans précédent face au projet néolibéral du gouvernement Charest. Voyant que ce scénario risque de se répéter, quelques enseignants de Collèges montréalais décident de lancer une invitation pour une rencontre ayant pour but d’aller au-delà de l’appui aux étudiants en prenant part à la lutte que ceux-ci ont initiée.

Dès le départ, la nature du regroupement doit être clarifiée : il ne s’agit pas de se constituer en une organisation formelle mais de se réseauter. Par conséquent, pas de porte-parole (sauf lorsque le besoin se fait sentir dans le cadre d’une action) et une base d’unité claire et rassembleuse. Une page Facebook déjà en fonction depuis quelques mois, un site web, une liste courriel, et beaucoup de créativité. Sauf exception, peu de débats à savoir si l’on appuie telle ou telle action : l’idée est d’ouvrir un espace de parole et d’action permettant aux professeurs militants de se retrouver. Chacun ne représente que lui-même mais prend conscience de la nécessité d’agir collectivement.

Naissent au sein de ce terreau fertile de nombreux groupes de travail qui se forment et se déforment selon les désirs, intérêts et affinités de chacun, répondant ainsi aux impératifs du moment et à l’urgence des combats à mener. C’est par leurs actions politiques, critiques et percutantes, leurs plumes acérées, analytiques et fougueuses, leurs vidéos mettant en scène des professeurs qui prennent la parole, par des manifestations spontanées, ainsi que par quelques actes de désobéissance civile non-violente que les PCLH revendiquent leur place dans la lutte en défendant ce qu’ils savent être précieux : l’éducation comme bien public.

Nous pensons que le regroupement des PCLH a contribué significativement au printemps québécois, en ce qu’ il a été un premier signal montrant que « la grève est étudiante », mais que « la lutte est populaire », pour reprendre le slogan de la CLASSE. PCLH a été le premier groupe à se constituer en période de grève étudiante. Ont vu le jour par la suite les Parents contre la hausse, les Artistes contre la hausse, les Mères en Colère et solidaires, les Infirmières, les Écrivains, les Juristes, les Ainés contre la hausse…

PCLH a permis aux étudiants de se sentir accompagnés, tant symboliquement (par des lettres et déclarations participant à l’élaboration d’un contre-discours) que sur le terrain, lorsque les étudiants auront à faire face à plus d’un vent mauvais : mépris du gouvernement, déploiement du pouvoir d’État dans toute sa puissance, stratégies de contrôle et de manipulation des symboles, en particulier la diabolisation du carré rouge et de ceux qui l’arborent.

Au moment où une pluie d’injonctions s’est abattue sur les institutions d’enseignement du Québec, les professeurs et les syndicats ont soutenu les étudiants grévistes et ont dénoncé vivement la judiciarisation du conflit. Plusieurs professeurs devant enseigner sous le coup des injonctions ont continué à défendre ardemment le droit de grève des étudiants et la légitimité de leurs associations. L’entrée des forces policières sur certains campus collégiaux et universitaires n’est pas sans constituer une entrave à la liberté académique et une menace grave à l’autonomie de nos institutions d’enseignement postsecondaires. En cela, cette dérive historique laissera des cicatrices profondes.

Plusieurs assemblées syndicales enseignantes, parfois avec l’aide de professeurs du regroupement de PCLH, en sont venues à appuyer de manière plus substantielle leurs étudiants en lutte. À plus long terme, et au-delà des tensions que nous pouvons remarquer entre la forme plus instituée de l’action syndicale enseignante, et celle, spontanée, libertaire et parfois un peu improvisée de PCLH, l’expérience a permis à des militants issus de l’altermondialisme de se retrouver et de se reconnaître en vue de mobilisations futures, en commençant par la rentrée du mois d’août, rentrée très imprévisible dans un contexte de loi spéciale, de déclenchement d’élections et, bien sûr, d’un mouvement de grève toujours en cours. Désireux d’ouvrir un espace permettant d’imaginer des actions symbolico-politiques contre la hausse des droits de scolarité et la marchandisation de l’éducation, les professeurs-activistes de PCLH sont progressivement devenus des acteurs à part entière du conflit.

- Anne-Marie Le Saux, sociologie, Collège de Maisonneuve / Philippe de Grosbois, sociologie, Collège Ahuntsic

Pour voir l’album photo des « Profs contre la hausse » réalisé par Sylvie Béland →


Anne-Marie Le Saux

Anne-Marie Le Saux

Anne-Marie Le Saux est professeure de sociologie au collège de Maisonneuve. Elle a co-dirigé un ouvrage collectif sur la dérive néolibérale dans l'éducation, L'essor de nos vies : parti pris pour la société et la justice (Ed. Lanctôt et Société, 2000). Elle est l'une des auteurs du Manifeste des professeurs contre la hausse, Nous sommes tous étudiants (2012).
Philippe de Grosbois

Philippe de Grosbois

Philippe de Grosbois est enseignant en sociologie au Collège Ahuntsic et membre du collectif de rédaction de la revue À Bâbord!.

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2 commentaires au sujet de Profs contre la hausse, ou le renouvellement de l’action politique enseignante

  1. Anne Bérubé 28 août 2012 @ 16:23 #

    Les auteurs du texte sont Anne-Marie Le Saux et Philippe de Grosbois. L’album photo est signé Sylvie Béland.

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  1. PCLH dans le magazine web Nous Autres | Profs contre la hausse - 28 août 2012

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